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"UN COMME NOUS SOMMES UN"

COMMUNION, UNITÉ ET TÉMOIGNAGE

SELON JEAN 17, 20-26

Gilles Bourdeau

Gilles Bourdeau was born in Quebec, and since 1962 has been a member of the Order of the Friars Minor.  He was ordained in May, 1967.  Following studies at St. Michael's College in Toronto (M.A.) and at the Faculté de théologique de l'Université de Montréal (Ph.D.), he taught spirituality at the Dominican Pastoral Institute in Montreal.  Many people have experienced his competence as a speaker, a retreat preacher, a spiritual director, and a counsellor for Christian groups and movements.  Several periodicals have recognized his talents as a writer.

From 1971 to 1987, he co-animated a Franciscan community whose focus was spiritual experience and contemplation.  Within his order, he has served in various positions of responsibility in the formation of new members and in government: Novice Master, Formation Director, and Provincial Minister (1987-1991) for the Franciscans in Eastern Canada.  He served for six years as a member of the order's international leadership team in Rome (with its 20,000 members located in 105 countries and on every continent); there he was Vicar General, responsible for the order's diplomatic relations, and Vice-Chancellor of the Pontifical Athenaeum Antonianum.  He returned to Canada in the summer of 1997.  Since October 1999, he is the Director of the Canadian Centre for Ecumenism, Montreal.

Évangile selon Jean, 17, 20-26

20. Je ne prie pas seulement pour eux, je prie pour ceux qui,
grâce à leur parole, croient en moi:

21. que tous soient un comme toi, Père,
tu es en moi et que je suis en toi,
qu’ils soient en nous eux aussi,
afin que le monde croie que tu m’as envoyé;

22. et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée,
pour qu’ils soient un comme nous sommes un,

23. moi en eux, comme toi en moi,
pour qu’ils parviennent à l’unité parfaite et qu’ainsi
le monde puisse connaître que c’est toi qui m’as envoyé
et que tu les as aimés comme tu m’as aimé.

24. Père, je veux que là où je suis,
ceux que tu m’as donnés soient eux aussi avec moi,
et qu’ils contemplent la gloire que tu m’as donnée,
car tu m’as aimé dès avant la fondation du monde.

25. Père juste,
tandis que le monde ne t’a pas connu je t’ai connu
et ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé.

26. Je leur ai fait connaître ton nom
et je le leur ferai connaître encore,
afin que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux,
et moi en eux.

(Texte de la TOB)

Lors de votre dernier Congrès international, à Genève, du 23 au 28 juillet 1998, vous avez proposé un message final où vous rappelez d’abord l’importance de votre expérience spirituelle comme foyers mixtes. Elle est pour vous et dans les Églises une part incontournable de votre vocation et de votre témoignage et, forcément, une expérience évangélique pour tous. Vous écrivez: "Nous, foyers mixtes, nous vivons quotidiennement l’amour en quête d’unité. Nous pouvons témoigner ainsi de notre vocation de travailler à l’unité, et de la nécessité de progresser vers toujours plus d’ouverture et de solidarité avec tous ceux dont l’accueil dans les Églises est problématique." Suivent d’autres affirmations majeures sur l’indivisibilité de l’Église du Christ, l’unité dans la diversité des confessions et votre expérience dynamique des "diversités...reconnues comme de vraies richesses, des cadeaux".* C’est ce souci d’une expérience spirituelle enracinée dans l’Évangile et inter-confessionnelle que je veux approfondir en contemplant l’Heure de Jésus telle que l’évangéliste nous l’offre à contempler.

Quand Jésus vit et célèbre au cours d’un repas ses derniers moments avec ses disciples immédiats, il pose des gestes et dit des paroles qui constituent pour eux et pour nous des repères essentiels de fidélité et de cheminement évangéliques. Le discours d’adieu de Jésus exprime, pour des chrétiens de la fin du premier siècle, ce qu’est l’Église qu’ils constituent déjà par la volonté du Christ. Il leur fait percevoir le dynamisme de sa réalisation à travers l’histoire, en les invitant à accueillir sans cesse le don de l’Esprit et en les appelant à vivre la présence sacramentelle du Ressuscité au sein d’une communauté où se vit l’amour fraternel: "Voici mon commandement: aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés" (Jn 15, 12.17). Le discours après la Cène s’adresse à des disciples que Jésus a quitté depuis longtemps comme s’il était encore parmi eux, car leur adhésion à sa personne doit être toujours à nouveau reprise et approfondie.

Le discours johannique comprend trois parties: un prologue et un premier discours sur l’union des disciples dans la foi et l’amour(13,31-14,31), un deuxième développement sur le sens de la communion(15,1-16,4), un troisième sur la présence spirituelle de Jésus(16,5-33). L’ensemble se conclut par une grande prière de bénédiction que la tradition chrétienne appellera fréquemment la prière sacerdotale de Jésus(17).

Dans cette prière le mouvement oecuménique contemporain trouve les axes et les critères de l’aspiration à l’intercession pour que tous les disciples accueillent Jésus avec son expérience de communion, d’unité et de mission. Dans cette prière vraiment universelle la vie et l’expérience de nos communautés peuvent s’enraciner dans la mémoire des disciples et remonter à la réalité de l’histoire éclairée et approfondie par les événements de la mort et de la résurrection de Jésus.

Conscient de votre expérience spirituelle comme "églises domestiques", je veux méditer sur quelques interpellations inspirées par les derniers versets de cette bé nédiction(17, 20-26). Dans ce message final de Jésus aux siens et à nos communautés, nos expériences éclairent les gestes et les paroles de Jésus. Partout sa présence, ses gestes et ses paroles ultimes révèlent la profondeur et la signification de notre itinéraire humain et évangélique, de nos intentions sincères tout comme de nos tensions ecclésiales. Si nous avons comme couples et familles une présence à accueillir et à comprendre j’estime qu’elle se rencontre dans ces dernières volontés de Jésus. Elles constituent la charte de la présence, de la communion et de la mission du Christ et de l’Église dans le monde.

1. "IL A DAIGNÉ PRIER POUR NOUS SON PÈRE"

Quand François d’Assise part pour le Moyen Orient en 1219 il estime ne jamais revenir à Assise. Il écrit à ses frères un discours d’adieu et une bénédiction. Il s’émerveille de cette prière de Jésus pour lui et pour les siens en disant: "Il a daigné prier pour nous son Père" (1 Règle 22, 41). Avec la même ferveur, il se sent tenu d’adresser une lettre aux fidèles de son temps pour esquisser les fondements de la vie chrétienne. Il emprunte encore des passages de la prière de Jésus(Lettre aux fidèles I, 13 et II, 56). S ’il y a une conscience décisive pour un foyer chrétien c’est bien celle de la présence spirituelle et orante de Jésus en chaque personne et dans la communauté que nous sommes appelés à devenir.

On comprend bien l’admiration extasiée de François quand il réalise que lui et ses contemporains sont déjà dans le coeur de Dieu et habitent l’amour et la prière du Christ. Prier au quotidien, par des "gémissement inexprimables" ou des paroles chargées de tradition ecclésiale et familiale, n’est que la prise de conscience de cette présence qui donne naissance, accompagne et réalise tout Amour dans nos amours. Dans notre tension à accueillir le Christ et ses paroles, dans la conversion permanente, se forge une expérience profonde et forte: Il est là aujourd’hui, Il était là hier, Il sera là demain. Il a prié pour nous, Il prie pour nous.

Ces paroles viennent souligner le fait que Jésus est en prière tout au long de l’histoire humaine et de notre itinéraire comme foyer. Si notre expérience spirituelle a une source et une lumière elle les découvre et les vit dans la foi et la prière dans le Christ Jésus. La prière de Jésus est unique puisqu’elle exprime ce qu’est le désir de Dieu dans la personne humaine. Le désir et la volonté de Dieu ce sont le Christ, Image du Père et Parole vivante, s’exprimant dans l’humanité. Cette prière est le modèle d’une vraie prière humaine faite en vérité, celle qui "demande au nom de Jésus" et en communion avec Lui(14,13-14; 15,16; 16,24-26). Alors que nous trouvons joie et, parfois, peinons dans le quotidien à nous découvrir, nous accepter, nous prier et nous exaucer dans l’amour, Jésus assume toute notre prière et tout notre désir. Il nous accorde les uns les autres et nous harmonise avec le Père.

À travers les formes et les styles que peuvent prendre nos prières comme conjoints et membres d’une famille rassemblés et unis dans l’amour, Jésus dévoile et montre une manière d’être les uns avec les autres, ensemble, avec et dans l’autre, "tu es en moi...je suis en toi"(17,21). C’est essentiellement le chemin d’un amour et d’une prière authentiques. Thérèse d’Avila ne parle pas autrement du sommet le plus élevé de la prière contemplative: "Il est là, je suis là, nous nousaimons." Pour ceux qui aiment et s’aiment, y a-t-il une réciprocité plus transparente et significative que celle de cette relation mystérieuse entre le Christ Jésus et le Dieu qu’il nomme Père? Vouloir et aimer Dieu signifieraient-ils autre chose que vouloir et aimer Dieu comme Jésus le veut et l’aime?

2. "GRÂCE À LEUR PAROLE" CROIRE EN JÉSUS

Ce passage est fascinant par l’accent qu’il accorde à la réception et à la transmission de l’expérience de la foi: "je prie pour ceux qui, grâce à leur parole, croient en moi"(17,20). Jésus fait allusion aux croyants qui accueillent sa personne et ses paroles grâce au témoignage et à la prédication des apôtres. Il entrevoit déjà les disciples et les communautés qui ne le connaissent pas directement mais qui le recevront par la transmission de son expérience et donc par le témoignage d’un autre, des autres.

Voilà notre expérience chré tienne. Voilà notre condition de disciples. Nous recevons la connaissance de Jésus toujours des autres, dans un processus ininterrompu d’écoute, de proclamation et de partage, de réflexion, de conversion, d’adhésion et d’obéissance. Si nous sommes capables de confesser que Jésus est Seigneur c’est aussi affirmer que nous sommes engendrés dans la foi grâce à la communauté, un père et une mère, des frères et des soeurs, des interlocuteurs authentiques de la vie chré tienne. La nouvelle naissance est en elle-même un signe que nous recevons et accédons à Dieu par le Christ et en Église.

Cette transmission de la foi, grâce au ministère de la parole, nous rejoint au plus haut point quand nous commençons à saisir que notre expérience de couple et, éventuellement de famille, est un lieu privilégié pour chercher et éprouver Dieu, approfondir son action et sa faiblesse, connaître et aimer son visage et son coeur. Baptisés dans l’eau et le feu, nous saisissons que l’expérience de l’amour-le nôtre et celui des autres- donne Dieu et donne à Dieu. Des mots peuvent le révéler et pourtant le langage n’arrivera jamais à le dire correctement. L’évidence que nous sommes signe et parole de Dieu s’impose à nous dans la crainte et la confiance.

Si la parole est reçue elle est aussi à transmettre. L’un à l’autre comme conjoints. Les uns avec les autres comme famille et église domestique. Ceux qui s’aiment ainsi sont en situation de ministère, ce qui implique discernement et engagement. La transmission de la foi dans nos foyers mixtes peut être une pierre d’achoppement ou une pierre d’angle de la communion conjugale. Ce que nous vivons et ce qui nous fait vivre comment ne pas les partager et les transmettre à d’autres, non seulement entre parents et enfants mais aussi à nos proches? D’autant plus que nos enracinements chrétiens nous ont donné la Vie dans et par des expériences ecclésiales diverses et semblables.

Notre responsabilité change et grandit quand nous comprenons que d’autres pourraient connaître Jésus et croire en lui si nos paroles sont délibérément porteuses de sa vie. Les difficultés et les tensions à résoudre quant à l’insertion confessionnelle de l’initiation chrétienne renvoient d’abord à une décision fondamentale: devenir chrétiens et transmettre ce qui nous fait passer de la mort à la vie: "En vérité, en vérité, je te le dis: nul, s’il ne naît d’eau et d’Esprit, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu"(Jn 3, 5). Dans une telle dynamique, la naissance dans la foi et la croissance dans l’expérience chrétienne sont des arts qui demandent autant de soin que toutes les autres dimensions de l’expérience humaine.

3. "COMME NOUS SOMMES UN": SOURCE ET FIN DE TOUT AMOUR

Ce que les disciples apprennent à croire et à vivre c’est la communion de volonté , d’amour et d’agir entre le Père et le Fils(10,30). Jésus n’a-t-il pas dit: "Moi et le Père, nous sommes un". Croire au Christ c’est plonger dans cette expérience d’unité qui dépasse et fascine. Croire au Christ ensemble c’est aussi prendre modèle sur cette communion, la recevoir et la rendre concrète et vivante dans notre histoire et notre monde.

Il est évident que l’unité des disciples pour laquelle prie Jésus en Jean 17 est infiniment plus que la concorde et la tolérance, la bonne entente ou même l’unité dans la foi, telle que nous l’envisageons le plus souvent. Elle est une unité et une communion d’êtres et de personnes à l’image de la communion et de l’unité du Père, du Fils et du Saint-Esprit:"Qu’ils soient un comme nous sommes un"(17,22) "...afin que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi en eux"(17,26). Comment les personnes divines sont "un" demeure un mystère qui fascine nos intelligences, les dépasse et les inspire. Pour en avoir une lueur nous devons l’approcher dans une perspective existentielle, avec foi et simplicité, dans une perception spirituelle propre à ceux qui vivent dans l’intimité avec Dieu:"Heureux les coeurs purs car ils verront Dieu"(Mt 5,8).

Le Dieu de la Bible a toujours été expérimenté par ceux qui croient en lui comme un Dieu personnel qui crée, qui veille sur sa création, la protège et la sauve, étant constamment à l’oeuvre(5,17). Et c’est justement parce qu’Il est personnel que Dieu ne peut pas être en lui-même une solitude éternelle. Une vraie personne ne saurait exister en dehors de la relation avec d’autres. Son être(sa nature) même est relationnel; il naît de la communion. Une personne est d’autant plus personne, qu’elle est en communion de plus en plus parfaite. Le mouvement inverse, le repliement sur elle-même, entraînerait la mort. La Personne absolue est communion absolue. Et c’est précisément la communion des personnes qui assure leur unité.

En Dieu, les Personnes, en communion é ternelle d’amour, ne font plus qu’"Un". Leur Être unique, dont le Père est la Source, n’est pas divisé entre les Trois. Chaque Personne le contient et l’exprime en relation avec les deux autres d’une manière absolument unique. Ainsi les "Trois en Un dans une réciprocité ininterrompue, chacun unique mais contenant les autres sans confusion, suggèrent l’étonnante plénitude de l’existence en communion" écrit Olivier Clément. Il y a donc en Dieu unité absolue et diversité non moins absolue.

La communion en Dieu apparaît ainsi leur unité. L’unité en Dieu et de Dieu est source et fin de toute communion et de toute unité. Ce qui est à connaître et qui donne la vie éternelle c’est cette unité du Père et du Fils(10,14-15) C’est bien dans cet amour que Jésus veut voir les siens faire l’expérience et trouver leur demeure:"moi en eux, comme toi en moi, pour qu’ils parviennent à l’unité parfaite et qu’ ainsi le monde puisse connaître que c’est toi qui m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé"(17,23).

Ce qui est à connaître est aussi ce qui est vécu et ce qui est à vivre. Dans chaque église, si humble soit-elle,- "là où deux ou trois sont rassemblés en mon Nom je suis là au milieu d’eux",- l’amour fraternel est le fruit et l’expression de l’amour divin et de la communion divine(cf. image si forte de la vigne, du cep et des sarment en 15,1-16,4). La connaissance mutuelle et l’acceptation réciproque dans l’amour sont des chemins et des conditions d’intimité avec Dieu. La communion fraternelle poursuit la révélation de Jésus et révèle sa présence dans le monde. Si l’Amour du Père et du Fils, l’Esprit, nous est donné, c’est pour que toute expérience de communion, permanente et occasionnelle, devienne un lieu de connaissance et de croissance d’amour. C’est dans l’amour et la communion qu’est l’Esprit que nous faisons mémoire du Christ, que nous comprenons, que nous adhérons et demeurons fidèles dans la foi et la confiance réciproque(Jn 14,23; 14,15-16)

4. ÉPROUVÉS DANS LA COMMUNION

Dans cette prière de bénédiction le verbe "aimer" n’apparaît que dans les derniers versets(23 et 24). C’est pourtant le noyau vital de toute la prière comme de toute l’existence chrétienne. Il ne devient compréhensible qu’à la fin seulement comme toutes les grandes oeuvres de Dieu et de la vie. L’accomplissement de et dans la foi c’est croire à l’amour:"Et nous, nous connaissons pour y avoir cru, l’amour que Dieu manifeste au milieu de nous. Dieu est amour: qui demeure dans l’amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui"(1 Jn 4,16). Le grand théologien Hans Urs von Balthasar exprime cela dans le titre qu’il donne à l’un de ses grands ouvrages: L’amour seul est digne de foi.

Il y a une progression constante dans la connaissance et l’expérience de l’amour comme l ’exprime Jésus:"Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai connaître encore, afin que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et moi en eux"(17,26). La communion et l’amour s’approfondissent sans cesse. L’amour de Dieu tout autant que notre amour. S’accomplir dans l’amour c’est entrer toujours plus avant dans l’amour qui n’a pas de terme et qui, tout étant médité, est plus un don que le résultat d’un effort, plus une Pentecôte gracieuse qu’une Passion exigeante. La communion et l’amour sont offerts et donnés. Après tant d’effort et de vigilance, ils ne peuvent être que reçus parce qu’ils sont un don de Dieu-l’Agapè divine même-et qu’accueillis avec reconnaissance.

L’existence chrétienne c’est contempler activement, c’est à dire en s’engageant sans retour dans l’amour fraternel et l’amour éternel de Dieu(1 Jn 3,2ss). Il y a une discipline de l’amour et de l’unité qui touche les personnes et les communautés de vie. La communion qui est l’être et l’action de Dieu appelle notre libre participation et notre collaboration. À la suite de Jésus, les témoins enseignent qu’il faut se faire violence pour avancer dans la réconciliation et correspondre à l’amour. La liturgie orthodoxe chante avec justesse lorsque les fidèles reçoivent le corps et le sang du Christ:"Donne ton sang et re çois l’Esprit". Voilà qui exprime bien la participation entre Dieu et l’homme comme une caractéristique fondamentale de la vie et de la croissance spirituelles.

Toute communion et toute unité sont des exigences. Elles comportent un poids, une joie et un pâtir. Cette discipline libère en nous l’action de l’Esprit Saint pour que la créature nouvelle, revêtue au baptême, puisse se manifester de plus en plus. Il n’y a pas d’autre vérification de cette nouvelle réalité qui surgit en nous, sinon notre capacité et notre disponibilité d’aimer Dieu et le prochain d’une manière toujours plus désintéressée. Surtout le prochain qui nous choisit et que nous choisissons pour obéir au commandement de l’Amour. Une personne véritable déborde d’amour pour tous et pour toute la création. Elle porte dans son coeur unifié et pacifié, et jusque dans sa chair, les siens et l’humanité tout entière. L’unité naît de l’amour et l’amour est le don de soi-même.

L’Heure de Jésus, chez l’évangéliste Jean, est saisissante. Tout le destin de Jésus et celui des disciples sont résumés dans une pensée et une action bouleversantes: " Je vous donne un commandement nouveau: aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous devez vous aussi vous aimer les uns les autres. Si vous avez de l’amour les uns pour les autres, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples"(13, 34-35). Les propos de Jean combattent farouchement pour le Christ fait chair. Hors de cette conviction, plus de foi chrétienne! L’amour des frères se trouve là, à ses côtés: lui aussi interdit d’échapper à la condition humaine. Le passage de la mort à la vie-à la vie éternelle- n’ est pas ailleurs.

Croire au Fils et aimer les frères ont le même statut: la communion d’amour se situe sur le plan de la révélation, comme la venue du Fils dont elle est la trace permanente. À l’amour que les uns ont pour les autres, le monde que Dieu a tellement aimé pourra "reconnaître" ce dont Jésus n’a pu le convaincre: l’envoyé du Père, c’est lui.

5. TÉMOINS DE L’UNITÉ

"Afin que le monde croie que tu m’as envoyé"(17,21) tel est donc l’enjeu: être reconnu, tel que je suis, comme homme. Les propos de Jean sont audacieux. Dans leur existence qui commence l’un par l’autre, il nous emmène dans une plénitude qui défie tous les commentaires. Dans cette foulée, il a situé l’humble réalité de la communion des frères dans tous les "foyers" de la révélation. Qui lui a jamais consenti une telle portée?

Jean ne semble guère s’intéresser à l’organisation de l’Église, à ses ministères, à sa constitution. La pensée la plus ecclésiale est la moins ecclésiastique qui soit, ce qui n’est pas sans en déconcerter plusieurs. Si les communautés revêtent une signification dernière, ce n’est donc point qu’elles aient à manifester quelque supériorité par l’intégrité de leur vie, ou qu’elles détiennent quelque monopole, fût-ce celui du sacrifice ou de l’humilité. Les communautés-tous les foyers chrétiens-constituent seulement ce lieu sans prétention où l’on prend le bassin mais où l’on accepte d’être servi(13,1-20).

Il n’y a chez Jean ni morale, ni pensée sur l’Église, ni conception de la personne humaine qui soient jamais détachables de son grand dessein. Dieu n’est pas sans Jésus, Jésus sans Dieu, ni l’Église sans eux, ni eux sans l’Église. Les uns sans les autres, il n’y a ni vérité ni vie. L’évangile proclamé et vécu consiste en un secret de relations car Dieu est amour. Aux premiers jours de l’Église, "la multitude de ceux qui étaient devenus croyants n’avait qu’un coeur et qu’une âme et nul ne considérait comme sa propriété l’un quelconque de ses biens..."( Ac 4. 32-33). C’est pourquoi une grande puissance marquait le témoignage rendu par les apôtres à la résurrection du Seigneur Jésus".

N’est-ce pas accomplir ce que Jésus rappelle aux disciples: "que tous soient un comme toi, P ère, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi afin que le monde croie que tu m’as envoyé"(17,21). C’est à une telle épreuve de communion, à une telle exigence d’ unité et à un tel témoignage que nous sommes appelés par notre baptême et que nous réalisons dans nos foyers de vie évangélique.

Gilles Bourdeau, ofm.,

Edmonton, août 2001

TABLE DES MATIÈRES

Texte de Jean 17, 20-26(traduction de la TOB)

Introduction

1. "Il a daigné prier pour nous son Père"

2. "Grâce à leur parole" croire en Jésus

3. "Comme nous sommes un": source et fin de tout amour

4. Éprouvés dans la communion

5. Témoins de l’unité

* Extrait du Message final, Genève, 27 juillet 1998, I. Notre expérience spirituelle

Note: Pour mener à bien cette réflexion je dois beaucoup aux études exégétiques de Jean Radermakers sur l’évangile de Jean et aux commentaires des professeurs Michel Bouttier, de l’Institut Protestant de Théologie de Montpellier, et Romul Joanta, de l’Institut Saint Serge de Paris. J’ai parcouru une littérature abondante sur les "foyers mixtes", surtout en anglais et en français. J’ai décidé de centrer mon exposé sur une approche spirituelle du thème proposé sachant que Craig et Michèle Buchanan aborderaient des dimensions proches de l’expérience des couples et des famillesinterconfessionnelles.

ENVOI: DES LÈVRES, DE LA TABLE ET DES PIEDS