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Prédication par Reverend Anne-Lise Nerfin

Rassemblement international des Foyers mixtes,
Genève, 23 - 27 juillet 1998.
Cathédrale Saint-Pierre, dimanche 26 juillet 1998.

Textes bibliques: Luc 11,5-13 Colossiens 1,1-6

Que faisiez-vous hier soir à minuit ? Entre le sommeil et l'insomnie, la lecture ou la télévision, la promenade du chien ou les adieux aux invités, la réflexion solitaire ou la douche, on a certainement fait le tour de pas mal des possibilités habituelles.

Et on n'a aucune peine à s'imaginer comme cet homme (" I'un de vous ", dit Jésus, I'un de nous) dérangé au milieu de la nuit par son ami. Car minuit, c'est l'heure où le temps s'arrête jusqu'à demain.

On n'a aucune peine non plus à transcrire cette parabole dans la vie religieuse, la vie de nos Eglises, et à dire: voilà, nous sommes foyers mixtes, nous sommes des militants de l'oecuménisme ou des droits de l'Homme, des personnes handicapées ou de toutes les bonnes causes, nous avons frappé à la porte de nos institutions, des autorités de nos Eglises, et elles nous ont répondu qu'elles ne voulaient pas être dérangées dans leur sommeil. Quels méchants !

On n'a pas de peine non plus à nous comparer à cet ami qui débarque à une heure indue et qui ne reçoit rien à manger: j'ai voulu aller à l'église, au culte, j'ai voulu ouvrir la Bible, rencontrer un prêtre ou un pasteur, ou des paroissiens, et je n'ai rien trouvé, rien reçu, je reste sur ma faim.

On peut encore, sans problème, se reconnaître dans cet homme dérangé à minuit, et nous nous disons: bien sûr, il y a des urgences, mais beaucoup peuvent attendre demain, ma famille et moi avons droit à notre repos. Si on veut tenir le coup dans la course, Il faut savoir s'organiser et respecter des temps d'arrêt et de silence.

Oui, c'est facile d'utiliser cette parabole pour renforcer sa bonne conscience, quel que soit le personnage auquel on s'identifie, et lui faire dire ce qu'on voudrait bien qu'elle dise.

Mais on se doute bien que cette parabole n'a pas que cela à nous dire.

Alors, quoi ?

Alors, il faut lire, relire le texte lui-même, et deux remarques en jaillissent:

1) Avez-vous remarqué qu'il s'agit d'un ami, qui va trouver un ami, parce qu'un autre ami est arrivé chez lui ? Qu'il s'agit donc d'un réseau d'amitié ? Assez fort pour que celui du milieu ose se manifester au milieu de la nuit, et ose reconnaître qu'il n'a rien à offrir. Pour oser faire cela, c'est vraiment de l'amitié. Mais vous avez remarqué aussi que l'histoire se poursuit: " s'il ne se lève pas parce qu'il est son ami, il se lèvera parce qu'il est sans gêne. Sans vergogne. L'amitié ne fait rien.

De même, I'amour qui unit les conjoints d'un foyer mixte, ou l'amitié qui lie les foyers mixtes entre eux, ou l'amitié qui lie les membrés d'un même réseau ou d'une paroisse, cela ne donne aucun droit.

Ce n'est pas parce que nous nous aimons d'amour ou d'amitié que nous pouvons exiger de recevoir du pain et de le partager. Ce n'est pas parce que nous nous aimons d'amour ou d'amitié que nous pouvons exiger l'unité. Parce que l'unité: ou l'hospitalité eucharistique, ou la reconnaissance des ministères et des théologies ne sont pas un droit né de notre esprit de concorde et de nos heureuses affinités.

L'homme de la parabole ne se lèvera pas par amitié. Mais à cause de l'importunité, du sans-gêne de son ami. Parce que c'est minuit.

Et cela alerte une deuxième fois notre attention.

2) Minuit. Qu'est-ce qui se passe à minuit dans la Bible ? Toujours des choses terribles:

- c'est l'ange de l'Eternel qui passe dans les maisons d'Egypte et fait mourir tous les premiers-nés en épargnant les maisons des Hébreux.
- c'est Samson qui arrache les portes de la ville de Gaza.
- c'est le jeune Eutychès, dans le livre des Actes des Apôtres, qui n'en peut plus d'écouter les longs discours de Paul, et qui se tue en tombant par la fenêtre.
- et c'est, dans la parabole des vierges folles et des vierges sages, I'heure de l'arrivée de l'époux et la porte qui se referme.

Minuit, ce n'est pas n'importe quelle heure qui nous dérange. Minuit, c'est l'heure du jugement. L'heure à laquelle un jour s'achève pour ne plus revenir. Et un autre jour commence. C'est l'heure critique à partir de laquelle le temps n'est plus le même. L'heure qui change les critères d'action. A minuit, I'amitié n'a plus d'effet. La patience n'a plus d'effet. Le partage se décide selon d'autres critères. L'unité même change de catégorie.

Il ne s'agit plus de dire: " Oh, pardon, j'ai confondu un poisson avec un serpent, j'ai confondu un oeuf avec un scorpion, pourtant je ne suis pas si mauvais que cela ... " 

Il ne s'agit plus de dire: " par amitié, faites ceci ou cela pour nous " . A minuit, il faut quitter sa gêne, sa honte, sa vergogne, il faut frapper, demander, chercher. Et demander sans vergogne la seule chose qui nous manque: le Saint Esprit.

Le Saint Esprit. Non pas le pain, même le pain de la communion. Non pas l'unité. Parce que l'unité, et le partage eucharistique, sont, j'en suis convaincue, non pas des buts à atteindre, mais des moyens. Le but, c'est la vie que Dieu donne, son Saint Esprit qui nous éclaire, la pleine compréhension de l'Evangile de Jésus Christ venu partager la souffrance, les divisions, la mort, et les mettre à mort à jamais. L'unité, le partage du pain, ce sont des moyens de vivre cela dans nos vies quotidiennes.

Dans son vocabulaire bien spécial, bien rond, bien religieux, Paul l'apôtre le dit à sa manière: Je prie sans cesse pour vous. Sans cesse. La nuit, le jour, à minuit, à midi, et tout le temps. Parce que l'Evangile fait des progrès, grandit en vous et dans le monde. La prière continuelle, non pas parce que vous êtes sympathiques, ou que vous aimez bien. Mais parce que l'Evangile grandit en vous et dans le monde.

La prière aussi est un moyen, pas un but. Un moyen de faire connaître notre dénuement et nos besoins. Jusqu'au jour et à l'heure du jugement. Surtout à cette heure-là, où nous serons sans honte et sans gêne pour dire à Dieu: " Mon ami, j'ai besoin de pain, j'ai besoin d'unité, j'ai besoin de ton Esprit, pour moi, pour mes amis. Je n'ai rien. J'attends tout de toi. Je sais que tu me donneras tout ce qu'il me faut. "

Nous allons retourner chez nous. Tout près d'ici, ou très loin d'ici. Le pain et le vin de la Cène nous sont offerts. Peut-être le partagerons-nous. Mais, de toute façon, nous savons qu'ayant demandé l'Esprit Saint, Dieu nous le donne, et nous en rendrons grâce sans cesse.

Amen.

Anne-Lise Nerfin, pasteur