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Promouvoir le mouvement œcuménique

Vendredi 24 : Mgr Pierre Duprey

J'ai le privilège et la joie d'introduire auprès de vous mon ami Mgr Pierre Duprey secrétaire du Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des Chrétiens.

Il n'est pas impossible qu'au cours de son témoignage, il ait l'occasion de dire quelques mots de son itinéraire personnel et de sa vocation à l'œcuménisme, C'est pourquoi je me contenterai de rappeler qu'il est Français du Nord de notre pays, père blanc et évêque depuis 1990.

Il a vécu à Jérusalem, dans l'Eglise mère de toutes les Eglises, avant de devenir la cheville ouvrière du travail pour l'unité à Rome. Depuis des décennies, il accomplit d'importantes missions dans les capitales spirituelles du monde où il est bien connu et apprécié à Moscou, à Athènes, à Genève (où il est présent beaucoup plus souvent que la plupart d'entre nous), à Cantorbéry d'où il arrive précisément - ayant faussé compagnie quelques heures aux évêques de la communion anglicane pour venir jusqu'à nous.

Il se propose de nous présenter librement le travail du Conseil pontifical dans la promotion d'un authentique esprit œcuménique et dans les relations avec les communions chrétiennes mondiales et avec le Conseil œcuménique des Eglises.

Nous l'écoutons avec reconnaissance.

R.Beaupère

Je voudrais vous expliquer, puisque j'ai appris ce matin que nous avions un nom que je n'avais jamais entendu, celui de "machin", ce que nous "machinons" et dans quel esprit nous travaillons. Je ne veux pas vous expliquer les documents (je vous en citerai un certain nombre), mais je vais vous expliquer pourquoi nous travaillons, dans quel esprit nous travaillons, quelle est l'orientation et la cohérence que nous nous efforçons de mettre dans notre travail.

Nous sommes nés comme Conseil pontifical pour l'unité des Chrétiens, Secrétariat naguère, avec le Concile du Vatican. Un des buts donnés au deuxième Concile du Vatican par Jean Mil était l'unité de l'Eglise. L'un des documents pour nous fondamental est le décret sur l'œcuménisme, sur la restauration de l'unité chrétienne. Une affirmation fondamentale que nous essayons de réaliser jour après jour, mois après mois, année après année, c'est qu'il n'y a d'engagement œcuménique authentique que dans la mesure où il y a une conversion du cœur et un renouveau de la communauté ecclésiale. On ne fait pas l'unité entre des cadavres ou des moribonds. C'est le dynamisme dans la vie chrétienne, dans la vie ecclésiale qui est la base fondamentale de tout travail vers l'unité.

Deux champs d'activité

Ceci dit en général, nous avons deux grands champs d'activité dans notre Conseil. D'abord la promotion d'un authentique esprit œcuménique à l'intérieur de l'Eglise catholique. En 1968 - c'est vieux pour certains d'entre vous - à l'Assemblée du COE d'Uppsala, tout le monde s'attendait à ce que l'on dise : "L'Eglise catholique va être membre du COE. Admettez qu'à ce moment-là, on ait ou la naïveté de l'annoncer : cela aurait fait un grand titre dans tous les journaux qui aurait marqué l'opinion pendant dix jours ou trois semaines au maximum. Mais qu'est-ce que cela aurait changé réellement dans le type de relations entre catholiques, protestants et orthodoxes dans le monde entier, là où ils vivent ensemble ? Or, c'est à cela que nous nous attachons.

Sans remonter à Paul VI, je vais me limiter à J'époque de Jean-Paul Il. L'après-midi de son intronisation, du commencement de son ministère d'évêque de Rome, Jean-Paul Il a reçu tous les représentants des autres Eglises et communions chrétiennes mondiales venus à cette cérémonie. Deux jours avant, le vendredi, j'arrive au bureau à quatre heures de l'après-midi parce que nous avions à préparer la réception de ces différentes délégations et le téléphone sonne. Je me dis : "Quel est l'imbécile qui ne sait pas que les bureaux ouvrent à cinq heures." (ce sont les heures romaines), Je prends le téléphone, c'était quelqu'un qui parlait un italien encore beaucoup plus approximatif que le mien et qui me disait que le pape voulait me voir. J'ai longuement rencontré Jean-Paul Il et je lui ai dit : "Très Saint Père, nous avons une difficulté parce que les délégations qui viennent pour l'inauguration de votre ministère pontifical sont là le dimanche mais certaines devront repartir le lundi matin, comme J'archevêque de Canterbury et d'autres. La préfecture de la maison pontificale me dit que ne pouvez pas les recevoir avant mardi". Le pape m'a dit : "Quelle est la difficulté ? Je peux les recevoir le dimanche après-midi". Immédiatement, cela a placé le désir de rencontre avec les autres sur un plan beaucoup plus direct et immédiat. Dès cette première rencontre, il a affirmé : "L'engagement de l'Eglise catholique dans le mouvement œcuménique est irréversible", Je vous cite cette phrase 12 parce que, je crois, elle dicte réellement tout ce qu'il essaie de faire, tout ce que nous essayons de faire sous sa direction depuis le début de son pontificat. Agir de manière telle que l'engagement de l'Eglise catholique dans le mouvement œcuménique soit réellement irréversible, Pour cela, il y a tout un changement de mentalité qui doit s'accomplir : une conversion du cœur doit se faire dans les personnes d'abord - c'est toujours la personne qui est l'élément fondamental -, dans les communautés et dans les Eglises.

Le canon 755

Je veux simplement vous donner quelques grandes lignes qui expliquent ce que Jean-Paul Il a pensé pour cela. Dans la révision du Code de droit canonique, il a voulu qu'il y ait un canon nouveau, une première absolue à ma connaissance dans toutes les législations canoniques des différentes Eglises et communions ecclésiales. Le canon 755 - ne vous étonnez pas, je ne suis pas canoniste mais, s'il y a un numéro de canon que je connais, c'est bien celui-là - dit que les évêques sont tenus, de par la volonté du Christ, à promouvoir le mouvement œcuménique dans leur diocèse et, avec les autres évêques et le Siège apostolique, à le promouvoir dans l'Eglise entière. L'expression "de par la volonté du Christ" est très rarement employée directement dans le Code de droit canonique ; elle montre l'importance spéciale que l'on donne à ce canon. Vous pouvez dire "Bon, cela n'a pas beaucoup d'importance". D'accord ! Aux gens qui sont convaincus du mouvement œcuménique, que l'on dise que c'est la volonté du Christ, ils le savent bien ; que l'on dise qu'ils sont tenus à promouvoir le mouvement œcuménique, ils le savent bien. Mais s'il y a - il y en avait à ce moment-là et il y en a peut-être encore maintenant - dans l'épiscopat ou dans le clergé catholique des gens qui sont plus ou moins réticents devant l'aventure œcuménique, le fait que le Code de droit canonique en fasse une obligation stricte est très important. En général les gens un peu réticents au mouvement œcuménique sont très sensibles à l'aspect canonique des choses !

Le directoire œcuménique

Les pères du Concile de Vatican avaient demandé que nous rédigions des directives pour les aider à appliquer ce décret sur l'œcuménisme qu'ils avaient pratiquement tous voté. Nous avions fait, en différentes années, des parties, des ensembles de directives. Jean-Paul Il a voulu que tout soit repris d'une manière synthétique en un Directoire œcuménique. Nous avons mis plus de sept ans à préparer ce Directoire œcuménique parce que ce fut un aller et retour avec les Conférences épiscopales pour recueillir leurs avis. Nous sommes pratiquement arrivés à le faire mais il a été difficile pour nous de faire admettre que, dans son chapitre 1er ce Directoire résume les principes catholiques de 1'œcuménisme, les raisons pour lesquelles les catholiques doivent s'engager dans le mouvement œcuménique. Certains auraient voulu que l'on se contente de rappeler des normes ; mais les normes ne sont importantes que si elles sont la conséquence des principes et d'une conviction. Dans l'Eglise, nous sommes dans l'économie du Nouveau Testament et donc c'est la conviction personnelle des personnes qui donne une signification aux obligations qu'elles assument, C'est pour cela que nous avons beaucoup tenu à ce qu'il y ait ce chapitre 1er Cela ne vous apprendra peut-être rien, mais il est toujours bon de le relire. On sait très bien qu'un Directoire œcuménique ne change pas la mentalité mais il aide à se diriger dans un certain sens. Je tiens à redire une chose que j'ai été très heureux d'entendre au Comité central à Berlin lorsque Philippe Potter a dit : "Je dois avec regret reconnaître que nos relations avec le Secrétariat pour l'unité des Chrétiens, avec l'Eglise catholique, sont plus fréquentes et plus efficaces que les relations que nous avons avec la plupart de nos Eglises membres". Nous sommes très engagés aussi avec le Conseil, je tiens à le dire parce que c'est un aspect essentiel de notre travail. Pour ce Directoire œcuménique, le Comité central de Johannesburg a fait en sorte que tous les membres du Comité central l'aient en mains. Un des points nouveaux du Directoire était un chapitre sur la collaboration pratique. On nous a dit : "Nous sommes très heureux d'avoir cela, car cela montre à des Eglises locales ce que les Catholiques sont prêts à faire avec eux dès maintenant dans leur travail pastoral".

Nous avons repris un aspect important du Directoire œcuménique (chapitre 3) dans un autre document -on a la maladie des documents mais nous croyons que ce sont des bases qui peuvent être utiles - : La dimension œcuménique dans la formation de ceux qui sont engagés dans le ministère pastoral. C'est fondamental. Si nous voulons changer la mentalité du peuple chrétien, nous devons travailler d'abord sur la mentalité des évêques, du clergé et de tous les formateurs dans l'Eglise catholique, Nous avons été très heureux que ce document, que nous avons travaillé avec beaucoup de personnes, ait été très apprécié dans différentes Eglises, pas simplement chez les catholiques mais ailleurs. On me le disait encore il y a deux jours, à Lambeth. C'est un document qui peut être utile parce qu'il faut montrer comment s'insère la dimension œcuménique dans un système élaboré (comme est celui de l'Eglise catholique) de la formation cléricale ou de celle des futurs diacres, On ne peut plus à notre époque, si l'on veut véritablement que l'Eglise catholique ait un engagement irréversible dans le mouvement œcuménique, enseigner la théologie comme un l'enseignait il y a trente ans. On l'enseignait déjà avec une dimension œcuménique, mais c'était plutôt exceptionnel à ce moment-là. Et il faut aussi donner un enseignement direct sur l'histoire du mouvement œcuménique.

L'encyclique "Qu'ils soient un"

Plus tard, Jean-Paul Il nous dit son désir d'écrire une encyclique sur l'œcuménisme, "Très Saint Père, c'est très bien mais je me permets d'attirer votre attention sur le fait que le chapitre 1er du Directoire œcuménique reprend tout l'esprit de Vatican Il sur les raisons de l'engagement œcuménique. "C'est entendu, répond-il, mais je veux exprimer moi-même le résultat de mon expérience et de ma volonté personnelle dans le mouvement œcuménique". Ce fut l'encyclique Ut unum sint dont vous avez tous au moins entendu parler et qui a été, dans l'ensemble, très bien reçue. Évidemment il y a eu des critiques. C'est normal : c'est une encyclique catholique et cela ne peut pas être autrement. Ce serait curieux que le pape fasse une encyclique qui ne soit pas catholique ! Il l'a fait avec une telle franchise et, permettez-moi de le dire parce que je sais à quel point c'est profond chez lui, avec une telle humilité. Lisez dans Ut unum sint ce qu'il dit du pardon de Pierre, du pardon qui doit être accordé à Pierre, ce Pierre à qui est confié le ministère du pardon. Je peux vous assurer que ce sont des pages qu'il a écrites comme une profonde expérience personnelle.

La question que Jean-Paul Il a posée et qu'il avait déjà posée lorsqu'il a reçu le patriarche œcuménique Dimitrios à Saint-Pierre (on 1987) était : "Quelles que soient vos convictions, ma conviction est que, comme évêque de Rome, j'ai une fonction, un rôle spécial au service de l'unité. Il faut qu'ensemble nous trouvions la manière d'exprimer, de retrouver comment cette fonction pourrait être exercée en accord avec tous". L'encyclique a suscité par mal de réactions et des réponses, certaines très élaborées comme celle qui nous est parvenue, il y a deux mois, de l'Eglise d'Angleterre (anglicane). Nous avons reçu aussi beaucoup de réponses de synodes locaux et autres. Nous avons contacté nous-mêmes les présidents des commissions de dialogues bilatéraux en leur demandant ce qu'ils en pensaient et nous devons préparer une réunion avec ces présidents pour étudier les réponses faites et voir comment nous pouvons réagir. C'est assez difficile car l'homme qui, dans notre bureau, était chargé de cette fonction - un homme d'une valeur humaine et spirituelle extraordinaire, Hans-Albert Roehme, un Allemand du diocèse de Cologne - nous a été repris par le Seigneur. Il est mort après deux ans et demi de lutte contre un cancer des os, Il a donné un témoignage bouleversant à tous nos collègues du bureau.

C'était un homme totalement passionné par le travail qu'il avait assumé de préparer, la Déclaration commune entre catholiques et luthériens sur la justification, celle que nous venons d'accepter ensemble. Je me souviens de la dernière fois qu'il était présent, je me suis aperçu qu'il prenait des notes et tenait son bras pour pouvoir écrire. J'ai été le voir immédiatement et lui ai dit : "Hans-Albert, tu dois aller tout de suite à Dusseldorf." Il me répondit : "Mon bras est cassé". Reparti chez lui, il est mort quelques jours plus tard, D'une certaine manière, ce décès retarde notre travail mais je crois que, au niveau où nous travaillons au service du Corps du Christ, c'est un événement spirituel qui féconde notre travail.

Difficulté à trouver des collaborateurs

Ce n'est pas facile de trouver des collaborateurs qui soient "mordus" suffisamment pour s'engager avec décision au service œcuménique et les évêques, avec toutes les difficultés qu'ils éprouvent à trouver les personnes adéquates pour l'enseignement et la formation, ont quelquefois beaucoup de difficultés à nous permettre de prendre ces personnes chez nous, à Rome. Nous faisons souvent des demandes à des évêques pour avoir à Rome telle ou telle

Personne : évidemment si nous demandons quelqu'un que nous avons choisi, il ne s'agit pas de quelqu'un qui n'est pas employé dans son diocèse. Nous choisissons des personnes qui ont terminé leur préparation biblique et qui sont prêtes à enseigner : je comprends très bien le sacrifice que cela peut représenter pour un diocèse, Finalement, nous trouvons. Là aussi, nous avons confiance en Celui qui nous guide : Il va au-delà des difficultés que nous devons surmonter.

Nous sommes assez sceptiques et hésitants lorsque des volontaires viennent se présenter pour travailler chez nous, En général, c'est parce qu'ils n'ont pas réussi à travailler ailleurs ou à travailler avec d'autres ailleurs. Or nous, dans notre bureau, dans notre "machin", nous croyons que nous ne pouvons faire quelque chose ensemble que si nous formons réellement une équipe fraternelle. Cet aspect des choses est souvent trop peu connu : un ne se rend pas compte de l'importance que doit avoir le changement de mentalité dans l'Eglise catholique pour que les résultats des dialogues bilatéraux, auxquels je vais venir maintenant, puissent être reçus dans l'Eglise catholique.

La justification par la foi

Je prends un exemple auquel j'ai déjà fait allusion. Avec les luthériens, nous venons de terminer un long travail pour montrer que, sur la question de la justification par la foi - et, je le crois, je n'ai pas à expliquer ici que la question de la justification par la foi est, sinon la cause, du moins l'occasion de la Réformation -, nous n'avons plus aucune différence qui devrait nous diviser. Nous avons des différences : elles peuvent continuer à être mais nous n'avons plus rien capable de diviser l'Eglise. Nous sommes d'accord sur les vérités fondamentales exprimées par la justification par la foi. Vous devinez bien qu'il s'agit d'un point extrêmement important et que, pour qu'il soit reçu dans les communautés catholiques - en particulier celles qui vivent dans les pays à majorité luthérienne et ont été éduquées dans la défensive contre les positions luthériennes - les mentalités doivent être préparées. Sinon notre travail ne changera pas grand-chose. Cela fera un titre de journal, mais ce n'est pas ce qui nous intéresse. Nous sommes obligés d'entrer dans les catégories techniques de la théologie du XV, et du XVI, siècles. Ces termes de la théologie ancienne semblent très dépassés aujourd'hui mais si nous ne résolvons pas les problèmes à ce niveau-là, on nous reprochera de cacher les différences, de signer un accord verbal et non réel. Or, il n'y a rien de plus contraire à l'œcuménisme que de se contenter d'accords verbaux sans aller à la réalité des choses et sans s'assurer que nous sommes vraiment d'accord sur le contenu. C'est un exemple que nous sommes en train de finaliser. Il reste encore certaines ambiguïtés que nous voulons régler ensemble avec nos collègues luthériens.

Collaboration avec le COE

Je ne veux pas parier de tous les dialogues bilatéraux mais aller directement maintenant à la collaboration avec le COE. Dès le début du Concile, nous avions comme secrétaire de notre bureau et le COE avait comme secrétaire fondateur du Conseil, deux Hollandais très amis l'un de l'autre : le Dr Visser't Hooft et le cardinal Willebrands. Quand Willebrands a dû chercher comment inviter des représentants des autres familles chrétiennes au concile Vatican 11, il est allé parler avec Visser't Hooft qui lui a dit : "La meilleure manière de faire : tu invites quelqu'un du COE et tu invites les confessions chrétiennes mondiales à envoyer leurs représentants", Et ce fut l'origine des observateurs délégués au Concile. Les autres Eglises chrétiennes ont été dès le début associées d'une certaine manière à la recherche du Concile et cela a été très

profond comme expérience pour eux et pour nous, Cela veut dire aussi que nous avons commencé à ce moment-là à avoir une collaboration qui s'est développée avec le COE. Actuellement, cette collaboration est très vivante dans Foi et Constitution puisque nous avons douze théologiens catholiques pleinement membres d'une Commission qui est de cent trente membres. Il est important que cette pari de théologiens catholiques soit réellement une participation active à la recherche et à l'élaboration des textes. Je crois que nous y sommes parvenus. Nous y tenons beaucoup parce que nous croyons - je reprends mon idée, peut-être suis-je un peu maniaque de certaines idées - que nous sommes dans l'économie du Nouveau Testament et que c'est la conviction et la foi qui sont à la base de tous les engagements. Foi et Constitution est justement un lieu où les chrétiens de différentes traditions se rencontrent sur ce qui fait l'Eglise et sur ce qui, malheureusement, peut diviser l'Eglise.

Un autre secteur du Conseil avec lequel nous sommes très engagés est celui de la Mission mondiale et de l'Evangélisation. Nous avons des liens organiques avec la Commission de ce département ainsi qu'avec les différents ordres missionnaires catholiques et nous tenons des réunions assez régulières et une participation assez active. Je vais prendre deux exemples plus généraux. Dans l'effort courageux que le COE a entrepris ces dernières années pour préciser une compréhension et une vision commune du COE, nous avons pris très au sérieux cet effort de recherche, même si nous ne sommes pas membres du COE. Nous avons étudié ce texte avec des groupes de nos consulteurs et nous avons donné au COE une réponse très fraternelle, très compréhensive en montrant toute l'importance que nous attachons à cet effort. Je crois que cette réponse, publiée, a été assez bien reçue par le COE. Il y a aussi maintenant dans le COE les différentes décisions qui vont être prises lors de l'Assemblée d'Harare sur les nouvelles structures. Je ne vais pas entrer dans ce domaine. Ce qui nous intéressait, nous, c'était la vision théologique que cela inspirait. Nous envoyons vingt-cinq délégués fraternels ou observateurs à l'Assemblée d'Hararé. Le chiffre peut vous paraître faible. Je n'y serai pas car j'ai été aux autres réunions et il faut quand même que le laisse la place aux autres. Mais je peux vous dire que pour moi il y a la responsabilité de trouver le moyen d'envoyer vingt-cinq personnes au Zimbabwe - vous avez probablement pris des billets d'avion quelquefois et vous savez ce que cela peut coûter - et de payer leur séjour là-bas. Vous voyez, c'est un engagement qui n'est pas seulement verbal, c'est un engagement réel, qui demande souvent un effort assez concret.

L'idée souvent répandue - et les idées répandues sont souvent fausses - que l'Eglise catholique s'intéresse simplement au dialogue bilatéral n'est pas vraie. L'Eglise catholique est convaincue qu'elle n'a pas le droit de négliger une seule des occasions de dialogues qui peuvent se présenter et qui lui sont offertes. Nous n'avons jamais demandé le dialogue. Les observateurs délégués étaient au Concile du Vatican, ils ont vu les principes sur lesquels nous décidions de nous engager dans les voles du dialogue. Ils ont fait référence à leurs Eglises. Nous ne prenons pas l'initiative. Des contacts de recherche vont commencer prochainement avec les mennonites. N'oubliez pas qu'il y a, dans le monde chrétien d'origine protestante, peut-être deux cents millions de chrétiens qui appartiennent à des groupes ou à des Eglises qui ne sont pas membres du COE et qui sont très vivants dans leur activité évangélique. Nous sommes très sensibles à cet aspect et nous développons des contacts avec eux. Nous pensons que nous n'avons le droit de négliger aucun contact avec des forces du monde chrétien.

Les Eglises orthodoxes et orientales

Il y a aussi les Eglises orthodoxes et les anciennes Eglises orientales. Ces Eglises ont été définies, caractérisées plutôt - parce que nous ne définissons pas les autres mais nous définissons l'essentiel de nos relations avec eux - comme des "Eglises sœurs" avec lesquelles nous sommes en communion presque totale. Églises sœurs, cela veut dire, dans notre langage catholique, des Eglises qui ont les mêmes structures sacramentelles de l'Eglise que nous et qui en vivent. Pour les anciennes Eglises orientales, vous savez que notre séparation avec elles date du Ve siècle sur la question du mystère du Verbe incarné et des formulations que, dans les différentes langues de l'époque, on taisait de ce mystère, du sens du mot "nature", du mot "personne". Nous avons aujourd'hui, en plein accord avec ces Eglises, réalisé des confessions de foi sur le mystère du Verbe incarné, signées en général par le pape et leurs patriarches, dans lesquelles nous n'utilisons ni le mot "personne" ni le mot "nature" qui ont fait difficulté au Ve siècle, mais dans lesquelles nous confessons complètement, intégralement notre toi commune du mystère du Verge incarné. Cela a été fait avec l'Eglise copte, l'Eglise syrienne orthodoxe, l'Eglise éthiopienne, l'Eglise syrienne de l'Inde et, récemment, avec l'Eglise arménienne. Cela n'avait pas été fait avec cette dernière parce que c'était tellement clair que l'on était d'accord ! Mais il vaut mieux le dire ensemble. Cela s'est fait lors de la visite du catholicos Karékine 1er à l'Eglise de Rome.

Ensuite, nous l'avons fait aussi avec une Eglise pour laquelle j'ai une profonde admiration connaissant son histoire : l'Eglise assyrienne que l'on qualifie "généreusement" de "nestorienne". Ils ne sont pas plus nestoriens que vous et moi, et ce n'est pas parce qu'ils ont une anaphore (prière eucharistique) de saint Nestorius qu'ils sont "nestoriens" du point de vue de la doctrine. Nous avons pu réaliser un accord sur le mystère du Verbe incarné signé par le patriarche Mar Dinkha et par le pape Il y a deux ans.

Nous sommes en dialogue avec les Eglises orthodoxes byzantines. Nous allons reprendre le dialogue l'année prochaine après une réunion qui eut lieu cette année en juin.

Si ce travail de changement de mentalités n'est pas poursuivi dans les Eglises de la même manière, nous avons de grandes déclarations : c'est clair, tout la monde le dit et ne peut pas dire autrement, nous sommes prêts à l'unité, nous voulons l'unité, je suis prêt à donner ma démission pour laisser la place à un autre et pour que l'on fasse l'unité. C'est très bien lorsque dans le subconscient on pense "Mes successeurs devront faire cela". Mais lorsque l'on se rend compte qu'en fait ce ne sont pas les successeurs, mais que cela dépend de nous de le faire maintenant - non pas aujourd'hui mais dans les années qui viennent - on discerne alors des motivations non dites en un mouvement de retrait et de prudence qui veut dire en fait : "J'aurais peur de me trouver dans cette situation et de prendre une décision qui changera une situation dans laquelle nous sommes depuis des siècles". Il faut accepter le rythme un peu lent de certaines évolutions alors qu'en fait, avec les anciennes Eglises orientales et les Eglises orthodoxes byzantines, à part des différences de théologie - mais grâce à Dieu, il y a des différences de théologie et espérons qu'elles se développeront et que l'on n'en fera pas des signes d'opposition et d'identité - on est très proches tout en ne semblant pas progresser beaucoup.

Avec les communions chrétiennes mondiales

Nous sommes aussi en dialogue avec la plupart des communions chrétiennes mondiales : anglicans, luthériens, réformés, baptistes, méthodistes... Nous croyons qu'il faut entrer

en dialogue pour faire changer les mentalités. Nous estimons évidemment que la collaboration, l'expérience du travail ensemble au plan pastoral, c'est très bien. Mais il faut se rencontrer là où notre foi s'affirme, là où, durant quelques siècles, nous avons affirmé notre foi en opposition à l'autre, Il faut montrer qu'aujourd'hui, avec le renouveau des études bibliques dans l'Eglise catholique et dans les autres Eglises, avec le renouveau de la théologie que ce renouveau des études bibliques entraîne nécessairement, des perspectives nouvelles permettent - devraient permettre - de surmonter les points sur lesquels nous ne sommes pas encore d'accord. C'est tout ce travail que nous devons faire. Dans cette recherche, nous avons la hantise de ne rien faire "comme si", do ne rien présumer des résultats, d'accepter - et je vous dis cela à vous parce que je sais ce que cela veut dire pour vous - que les situations qui nous bloquent au point de vue de la pleine communion ecclésiale, même de la communion partielle, pourraient être vues comme devant être surmontées, mais nous ne voulons pas faire "comme si" en surmontant une peine sans guérir la blessure qui est derrière. Je crois que c'est une des choses les plus pénibles à accepter dans le mouvement œcuménique. Si vraiment nous croyons que le mouvement des Chrétiens vers l'unité est dirigé par le Saint Esprit - comme le Concile du Vatican l'a dit pour les catholiques mais nous ne pouvons pas ne pas la voir continuellement lorsque nous sommes engagés dans ce mouvement -, le sacrifice qu'il nous demande est d'accepter son rythme, non pas pour ne rien faire en attendant, mais en nous engageant complètement en collaboration et en cohérence avec les orientations et doctrines de nos Eglises. Il se peut - et vous en faites l'expérience - que les attitudes dos Eglises sur ces points-là ne soient pas les mêmes : certaines Eglises sont beaucoup plus disponibles 18 à faire "comme si" nous étions d'accord sur des points que certains jugent essentiels, que les autres ne voient pas comme essentiels et donc il n'y a pas de raison qu'ils les bloquent. C'est ce rythme, c'est cette acceptation d'un rythme commun de progrès - qui ne veut pas dire que l'on va au rythme des plus lents - qui montre que l'on essaie de prendre en considération toutes les sensibilités, toutes les exigences. Nous sommes parfaitement convaincus que la foi, la communion dans la foi du Christ, dans la foi dans l'Evangile, dans toutes les implications de foi de l'Evangile est la base nécessaire, indispensable de l'unité des Chrétiens et de l'unité des Eglises.

Ne prenons pas de risque

Voilà quarante minutes que je vous assomme comme un professeur. J'ai été naguère un très heureux professeur à Jérusalem avec des étudiants arabes et mes collègues se moquent de moi souvent en me disant : "Tu as dû avoir un traumatisme terrible lorsqu'on t'a appelé à Rome par télégramme, parce que chaque fois que tu trouves des gens qui ont la patience de t'écouter, tu ne sais plus t'arrêter". Je suis ainsi mis en garde. Je dois dire que, de fait, j'ai été appelé à Rome par télégramme, c'est juste. Mais "pour quelque temps". Ce télégramme m'a été envoyé par le cardinal Béa le 15 janvier 1963. Et je suis toujours à Rome "pour quelque temps", pour essayer de servir le mouvement œcuménique là où je suis maintenant...

Je m'arrête car il y a aussi un danger sur lequel on a attiré mon attention quand on parle comme je viens de le faire d'un sujet qui vous est cher. Voyez les Actes des Apôtres : saint Paul parlait aussi tellement et un jeune homme assis sur une fenêtre est tombé à l'étage du dessous. Il était mort. Et moi, si je fais tomber quelqu'un à l'étage du dessous, je ne peux pas le ressusciter comme saint Paul. C'est donc un risque que je préfère ne pas courir.